Ce dimanche 29 juillet nous sommes rassemblés dans le temple de Granville pour un culte consacré à la famille.
Deux textes bibliques sont lus:
-Genèse 12: 1-5. "Toutes les familles de la terre seront bénies par toi".
-Matthieu 10: 37-39. "Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi..."
Voici la méditation proposée par Denis:
Familles, je vous aime ? Matthieu 10 : 37-39
Un écrivain de culture et d’éducation protestantes a prononcé la fameuse phrase :
"Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées;
possession jalouse du bonheur."
Un autre écrivain, la Bruyère, fait cette amère constatation : « L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous trompent, et nous y font supposer une paix qui n'y est point : il y en a peu qui gagnent à être approfondie.Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui n'attend que votre retraite pour recommencer. »
Le passage de l’Evangile d’aujourd’hui semble un appel bien radical : l’aimer-lui Jésus- plus que sa mère, l’aimer plus que son fils. Un appel inquiétant s’il signifiait qu’il faudrait choisir entre sa famille et le Christ. Comme si évangile et famille ne faisaient pas bon ménage.
La Bible nous présente des situations familiales variées dont aucune ne correspond à notre modèle familial actuel ni dans sa version traditionnelle ni dans ses évolutions récentes.
La famille des textes de l’ancien Testament est une famille élargie au clan, une famille polygame où l’homme a une position supérieure à celle de la femme. Une famille qui intègre des esclaves. Et le nouveau Testament nous décrit finalement peu de familles. Celle de Jésus paraît atypique : un homme fiancé à une jeune femme déjà enceinte, une famille recomposée avant l’heure. Telle est la « sainte famille ».
Ce texte évangélique de Matthieu a probablement été écrit dans les années 80 de notre ère, dans un milieu juif, peut-être de Syrie, converti au christianisme.
« Celui qui aime ». L’Evangile de Matthieu utilise un mot grec : « l’aimant », il utilise non pas le verbe agapan : le verbe aimer dans son sens de cette attitude désintéressée pleine de sympathie pour l’autre mais philein : le verbe aimer dans son sens fort de liens d’affection d’attachement sentimental. Matthieu nous entraine dans le monde des affections dans ce qu’elles ont de beau mais aussi de troubles et peut être enfermants.
Le lien affectif que nous avons envers nos parents, père ou mère, tous deux cités ici, sont des rapports forts qui quels que soient leurs formes-y compris quand ils n’ont pas existé ou ont été une histoire difficile- conditionnent, structurent notre vie.
Le lien affectif que nous pouvons avoir avec nos enfants me semble encore plus fort, engage les parents dans un lien vital, de responsabilité très prenant.
Beauté de l’affection et danger de l’affection. La Bruyère, Gide, bien d’autres, nous même si nous sommes lucides, nous savons que la vie de famille n’est pas évidente, que ces affections familiales ne sont ni simples ni toujours heureuses. Aucune famille n’échappe à ses drames qui peuvent être parfois très cruels.
Alors Jésus invite à regarder au dessus de notre famille vers le Christ qui nous introduit dans un autre lien filial, celui vers Dieu. Le Christ, un autre fils, Dieu, un autre père et mère.
Ce décentrement est demandé par l’Evangile avec une grande énergie. Pourquoi aimer au-dessus ? Au dessus ne signifie pas à la place. Jésus ne nous place pas dans une alternative, mais dans un lien de supériorité, regarder plus haut que notre famille, aimer plus haut que notre famille, s’attacher d’affection au Christ, pour :
-donner de l’air, de la liberté à l’intérieur de notre famille. Echapper à des liens d’enfermement, de névrose, l’espace clos dénoncé par Gide.
-ce qui permet de s’ouvrir à l’autre, à tous les autres. Tous ceux qui n’ont pas ou n’ont plus de famille : les célibataires, les couples sans enfants, ceux qui ont perdu leurs enfants ou leurs parents. L’Evangile a toujours ce souci des petits, des exclus, des autres.
-ce qui permet de s’ouvrir à Dieu, d’être digne du Christ, une dignité existentielle, sans détachement par rapport à son réseau et ses chaînes affectives, comment pourrions nous laisser une place à l’Esprit Saint ?
Loin de perdre nos familles nous les retrouverons- certes l’éros et ses pulsions, la filia et ses attachements affectifs y subsisteront –nous sommes des femmes et des hommes- mais l’agapé, l’amour divin et désinteressé pourra y guérir peut-être certaines blessures.
Le chemin n’est pas facile- Jésus parle de prendre sa croix- on peut y risquer sa vie, mais quelle aventure.
A Dieu seul la gloire. Qu’il bénisse en Abraham toutes les familles de la terre.
Denis Prizé
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