Et c'est une mort qui me ré-insuffla la vie...
« C'est la vie et la mort que j'ai mises devant toi, c'est la bénédiction et la malédiction.
Tu choisiras la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, en aimant le Seigneur ton Dieu,
en écoutant sa voix et en t'attachant à lui. »
Deutéronome (30, v.19-20)
Voilà, c'est fait ! Depuis le 16 février dernier, je suis greffé pulmonaire. Après de nombreuses années d'une maladie progressant d'abord lentement puis plus rapidement, d'un mal détruisant inéluctablement mes poumons et dont je ne pouvais guérir, qui me rendait la vie de plus en plus difficile, parfois même très pénible, et dont l'issue ne pouvait être que la mort, après trois années d'une longue attente sur la liste officielle des demandeurs d'organes, je respire à nouveau normalement grâce au poumon venant d'un autre ou d'une autre. 16 février 2013 : cette date est devenue pour moi une des plus belles de ma vie, encore mieux qu'un second anniversaire, et je sais qu'à l'avenir je la fêterai en rendant grâce à Dieu !
Une transplantation d'organe, c'est la vie et la mort, c'est la mort et la vie, vues de face, sans simagrées.
Sa mort et sa vie à soi-même d'abord, car on devient éligible à la greffe lorsque plus aucune autre solution médicale n'est possible. La greffe est par elle-même une opération lourde, risquée ; elle est une violence faite au corps, car on lui retire un organe pour le remplacer par un élément étranger, et on ne sait pas comment ils vont réagir l'un vis-à-vis de l'autre. L'après-greffe peut être très délicat, l'éventualité d'un rejet est toujours présente.. Entrer dans le processus de la transplantation effraye toujours. Risque de mourir, chance de vivre... tout à la fois.
C'est aussi la mort d'une autre personne – une femme ou un homme, peut-être jeune, dont la vie a été brusquement interrompue, une personne dont la famille et les proches viennent d'être brutalement plongés dans la plus extrême des douleurs. Quelques heures seulement ont séparé la mort de cette personne de mon entrée dans le bloc opératoire. Mort et vie, peine et joie, désarroi et espérance...indissolublement liés.
De tout cela, j'en ai eu et j'en ai toujours une conscience très lucide, très aiguisée.
Cette situation pourrait paraître terriblement complexe, angoissante au possible. Pourtant, je me suis senti et je me suis vu la vivre, autant dans l'attente de la greffe que dans la période postopératoire et encore maintenant, avec une tranquille sérénité et une calme décontraction, une immense confiance et une grande espérance. Plusieurs autour de moi m'ont parlé de ma force morale et de mon “courage”, alors que je ne me sens pas particulièrement héroïque et que je ne le suis pas plus que d'autres. Une infirmière et la psychologue de l'hôpital m'ont même avoué qu'elles et leurs collègues étaient étonnés de ma “zénitude”.
Au début, on se croit seul avec sa maladie et ses angoisses, la perspective de la mort domine (j'ai même “rêvé” de mon enterrement!). Puis, progressivement, l'envie de vivre a repris le dessus car je n'avais pas envie de mourir et je crois à la vie. Et surtout, je me suis aperçu que, dans cette période cruciale de ma vie, j'étais porté ( oui, “porté” au sens propre du mot) par quelque chose qui me dépassait totalement : porté par les prières d'autres personnes, prières individuelles et prières communautaires, porté par leur confiance en Dieu. Des amis, des gens pour qui je comptais et d'autres pour qui j'étais un inconnu priaient pour moi et j'en ressentais les effets.
Je savais intellectuellement la force de l'intercession. Je la pratiquais, j'en ai à diverses occasions reçu des témoignages. Militant de l'ACAT, j'ai souvent eu connaissance de témoignages de torturés expliquant comment, du fond de leur geôle, nos prières les avaient soutenus et accompagnés. Toutes proportions gardées, j'ai vécu la même expérience, dès le début du processus et encore plus au moment même de la greffe, où j'ai été littéralement submergé par le nombre et la qualité des soutiens et des prières reçus. Seulement là, c'est de moi dont il s'agit et il m'est difficile de l'exprimer avec le mot juste ; cela reste de la très forte émotion.
Avec la transplantation, j'ai reçu un formidable cadeau de la vie, un extraordinaire cadeau de la médecine... qui est d'abord un vrai don de Dieu. Dans cette magnifique aventure humaine, Dieu a été présent partout pour moi. C'est lui qui m'a donné la force de la vivre - et de continuer à la vivre - avec sérénité, avec confiance et de ne jamais désespérer. Derrière les mains du chirurgien et les compétences des médecins, il y a la main de Dieu ; derrière une parole ou un geste parfois inattendu d'un(e) soignant(e), il y a l'attention de Dieu pour chacun de nous. J'en suis aujourd'hui intimement convaincu. Au delà de la gratitude, cela relève de la grâce. Je crois plus que jamais à la force de la prière qui soutient et donne sens à bien des gestes humains.
A cet égard, j'ai une pensée particulière pour mes frères et sœurs venant d'Afrique. Eux, plus que d'autres peut-être, m'ont exprimé et m'ont transmis la puissance de leurs prières, la force de leur confiance indéfectible en Dieu, leur certitude de ma guérison d'une manière assez inimaginable pour un européen occidental. Je leur dois beaucoup. Dans l'accompagnement pendant l'attente, dans la prière active au moment de la greffe : ce message reçu de ce couple si proche dans l'ambulance filant à plus de 160 km/h vers Paris.. ce cantique magnifiquement chanté, enregistré sur mon répondeur au moment même où les chirurgiens me greffaient... cette autre cantique chanté en marchant vers son travail par cette autre sœur dès qu'elle apprit que la greffe réussissait... N'expriment-ils pas ce qu'est vraiment une Eglise vivante ?
Et la prière est universelle : celles de mes frères et sœurs catholiques, celles de ces communautés religieuses dans la Manche, celles de mes amis juifs, celles de mon frère Saïd Ali, imam musulman et aumônier d'hôpital... J'aurais tellement à dire encore !
« Si tu savais le don de Dieu » dit Jésus à la femme de Samarie, dit Jésus à chacun de nous.
Jean-Marie LEGOUX
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