Le beau matin de Pâques!
Jean-Marie Legoux préside le culte de Pâques à Saint-Lô et nous propose cette méditation:
lecture de l'Evangile: Jean 20, 1-18
Le beau matin de Pâques…
Oui, je sais bien : la naissance de l’Eglise, ce n’est pas au jour de Pâques mais à l’évènement de la Pentecôte que nous la situons traditionnellement. Je vous propose pourtant, ce matin, de nous souvenir de l’Eglise du matin de Pâques, de cheminer quelques instants avec un personnage central de cette Eglise à peine naissante, comme par hasard…une femme.
Pour cela je me suis inspiré de deux méditations, l’une de Daniel Bourguet, l’autre du pasteur Louis Simon
Que ce soit une femme qui découvre la première le tombeau vide, on en a beaucoup parlé et je ne reviens pas dessus. Surtout, c'est à elle que le Ressuscité apparaît le premier. Ce jour-là, en effet, il ne s’agissait pas encore de communiquer avec les autres, mais de retrouver une communication avec Jésus, mort et mis au tombeau.
Personne n’a été témoin du moment où Jésus s’est relevé d’entre les morts. La crucifixion s’est faite devant une foule, Jésus est mort en public, mais sa résurrection s’est passée dans le secret de Dieu, car elle appartient à l’intimité de Dieu. Nous ne pouvons pas parler du moment de la résurrection, mais l’Evangile nous parle de rencontres avec le Ressuscité.
La première de ces rencontres est donc celle de Jésus et de Marie de Magdala.
Combien de femmes se trouvaient ce matin là dans le jardin du sépulcre ? Impossible de le dire, mais elles étaient plusieurs. Matthieu rapporte qu’elles étaient deux, Marc parle de trois femmes, Luc de plus encore et Jean nous fait comprendre que Marie n’est pas seule. Tous les évangiles mentionnent la présence de Marie de Magdala, et tous sans exception la citent en premier. Marie est par excellence la femme qui a rencontré le Christ ressuscité.
Tout commence, dans l’incertitude d’un clair-obscur matinal, par une femme qui avance – on l’imagine lentement, courbée sous le poids de sa douleur – jusqu’au tombeau, “ alors qu’il faisait encore sombre ”. Le détail n’est pas anodin : il faisait sûrement très sombre dans les cœurs endeuillés, atterrés, des amis et des disciples de Jésus.
Mais dès que cette femme s’aperçoit que la pierre a été roulée, tout s’accélère : et alors, quelle course ! Marie de Magdala court, non pas vers le tombeau mais pour prévenir les disciples. Simon-Pierre court vers le tombeau, l’autre disciple court aussi, plus vite encore. Marie court sûrement avec eux, elle s’arrête et n’ose ni entrer ni regarder dans le tombeau ouvert. Le premier arrivé, le plus jeune, n’entre pas lui non plus, mais se penche ; Simon-Pierre, lui, plus impulsif comme à son habitude, entre dans le tombeau… Une mise en scène qui a incontestablement un sens.
Rien ne sert de courir, nous arriverons toujours trop tard : le tombeau est déjà vide.
Écoutons ce cri de souffrance de Marie de Magdala, pleurant près du tombeau : “ On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l’a mis ! ”
C’est ainsi que commence Pâques : par la disparition de Jésus !
D’ailleurs, à bien lire tous les récits d’apparition de Jésus ressuscité, il s’agit chaque fois de récits de disparition. Jésus apparaît… puis disparaît tout aussi mystérieusement qu’il est apparu.
La voilà donc la toute première Eglise, celle du matin de Pâques, dans ce cri :“ Jésus a disparu ! Nul ne sait où il est ! Vite, hâtons-nous ! Partons tous à sa recherche, sans tarder ! ”
Ainsi, c’est parce qu’elle n’a plus Jésus que l’Eglise va devenir Eglise : elle va le chercher obstinément jusqu’à l’avènement du Royaume. L’Église n’a pas Jésus, l’Eglise ne possède pas Jésus, l’Eglise ne peut pas situer Jésus en un lieu précis, encore moins l’enfermer. L’Église ne sait pas où est Jésus… mais elle veut absolument partir à sa recherche. C’est, selon la belle formule de Louis Simon, l’Eglise du disparu de Pâques.
L’Église n’est pas une possession, l’Eglise n’est pas une certitude, l’Eglise est une quête, une recherche permanente.
Revenons à Marie. Ce n’est pas dans ses certitudes, mais dans sa détresse, dans ses pleurs, dans sa solitude que Jésus ressuscité s’approche d’elle. Car ce qui me frappe aussi dans ce passage de l’Evangile de Jean, c’est la solitude de Marie de Magdala. Les disciples hommes sont vite partis se cacher ; et même si d’autres femmes sont peut-être restées avec elle, Jean nous présente Marie profondément seule.
Jésus la rejoint au plus profond de sa solitude intérieure, là où personne d’autre que Dieu ne peut la rejoindre. Jean veut-il par là nous montrer que, pour nous aussi, c’est au plus profond de notre cœur, là où personne d’autre que Dieu ne peut pénétrer, que le Ressuscité vient nous rencontrer, nous rejoindre, chacun de nous ?
Aucun signe, aucun miracle, pas même l’apparition d’anges ne parviennent à convaincre Marie de la résurrection. Elle reste fixée, obnubilée sur cette obsession : son Seigneur a disparu et elle ne sait pas où on l’a mis. Il suffira alors d’un mot, un seul mot de celui qu’elle prenait pour le jardinier. Non pas un mot qui argumente, qui raisonne, qui explique ou justifie, non… un mot simple – le plus simple de tous. Par ce mot, Jésus ressuscité dit de manière décisive la rencontre personnelle : Marie !
Les yeux de Marie étaient pourtant ouverts, mais ne discernaient pas Jésus dans le soi-disant jardinier. Les oreilles de Marie étaient ouvertes, mais elles ne discernaient pas la voix de Jésus dans celle du soi-disant jardinier. C’est que le cœur de Marie n’était pas encore ouvert, pas encore assez ouvert. En l'appelant par son nom, Marie, Jésus roule la pierre qui obstruait le cœur de cette femme.
Et si c’était cela ce que nous appelons “la tendresse de Dieu” ?
C’est alors que Marie “se retourna”.
Deux fois, Marie se retourne à l’appel de Jésus. Lisons le texte avec attention. Le verbe utilisé par Jean est utilisée à une forme passive et réfléchie. Sans entrer dans une explication de la grammaire grecque, notons qu’il faudrait traduire tout à la fois par elle se retourna et elle fut retournée. On parle à ce propos du “passif divin”, pour signifier que Dieu, s’il n’est pas le sujet actif du verbe, en est le sujet logique.
Marie fut retournée – c’est-à-dire littéralement bouleversée, renouvelée…, prenons le mot en son sens le plus premier : retournée dans ses tripes – par celui-là seul qui en prononçant son nom sait la toucher au plus profond de son cœur.
A lui seul l’homme ne parvient pas à se tourner vers Dieu, à moins que Dieu ne lui en donne la force, la grâce… Les retournements intérieurs de Marie, comme les nôtres, sont l’œuvre du Christ qui, par son silence, par une parole, peut retourner une vie.Tant que le cœur n’est pas assez ouvert, il n’est pas possible de saisir le mystère de la résurrection du Christ.
“On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l’a mis ! ”
Quête désespérée de Marie de Magdala dans l’évangile de Jean, à laquelle, j’ai envie de dire, répond à la même Marie de Magdala, dans l'évangile de Marc, le jeune homme vêtu d’une robe blanche, assis dans le tombeau :
“Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici.”
Comme Marie, ne cherchons-nous pas nous aussi trop souvent Jésus le Ressuscité là où il n’est pas, dans les lieux de nos certitudes, dans les lieux du passé, dans les lieux de la mort, et non pas dans ceux plus inattendues du demain, de la vie ? Le Christ ressuscité n’est jamais là où on l’attend, là où il nous serait confortable d’être sûrs de le trouver. Il est toujours ailleurs, toujours présent et toujours insaisissable. Toujours un Tout-Autre, toujours en avance de nous.
L’Église, c’est sans doute beaucoup de choses, mais n’est-elle pas d’abord cette recherche du disparu de Pâques, cet élan. L’Église n’a pas Jésus, ne sait pas où il est, mais elle veut, comme Marie de Magdala, de toutes ses forces le retrouver.
Je ne peux résister au plaisir de citer Louis Simon :
« Eglise absolument sans frontières, sans enclos, sans liste bien établie de ses membres. Eglise toujours provisoire et cependant toujours recommencée. Eglise fluide, disséminée, en mouvement, en quête. Eglise brouillon d’Eglise. Eglise pauvre bien que par instant infiniment riche.
Amis, voilà comment recommence chacun des matins de notre vie, dans un cri de Marie de Magdala : Oh ! Eh ! Jésus a disparu ! Que chacun, toutes affaires cessantes, se hâte de partir à sa recherche. Oui, tous à sa recherche !
C’est cela l’Eglise du disparu de Pâques. C’est cela mon Eglise où il fait bon vivre, et travailler, et côtoyer des frères et des sœurs partageant cette passion de la recherche assidue du Ressuscité. »
Vivre Pâques aujourd’hui, c’est se mettre tous en quête du Ressuscité dans nos villes, dans nos campagnes, dans nos vies. La quête est délicate, aléatoire, embrouillée, risquée. Peut-être faut-il la préparer à plusieurs ? A chacun d’oser son interprétation. A chacun de s’engager et d’aller le rejoindre, lui qui nous devance toujours et travaille déjà à faire gagner la vie sur la mort.
Croire Pâques, ce ne peut-être que cela : découvrir, chacun, sur quel chantier le Vivant l’attend. Puis y aller, avec d’autres, proches ou différents, pour offrir un peu de son temps, un peu de son pain, un peu de ses muscles – le cœur aussi est un muscle – et un peu de son espérance.
Bel évangile de Jean :
On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l’a mis !
Bel évangile de Marc :
Il est ressuscité, il n’est pas ici, il vous devance. Partez tous à sa recherche !
Cela s’appelle l’aurore. Car Pâques, c’est toujours un matin.
Amen.
Jean -Marie Legoux.
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