La rencontre de Jésus et de la Samaritaine. Jean 4 :5-26
L’étranger si proche :
Jésus arrive à sychar, en terre étrangère : Sychar est située en territoire palestinien aujourd’hui, du côté de l’actuelle Naplouse ? C’était une ville de Samarie. La Samarie était un territoire étranger pour le peuple. Les Samaritains étaient séparés des Juifs, lesquels les considéraient comme étrangers, étrangers car beaucoup de Samaritains étaient descendants de gens venus d’ailleurs, déplacés et amenés jadis par le roi d’Assyrie (II Rois 17) et jugés hérétiques, hérétiques car ils ne participaient pas au culte juif centré sur Jérusalem. Arriver à sychar, c’est donc franchir une double frontière ethnique et religieuse, arriver dans une terre qui n’est pas amie, où on n’est guère plus à l’aise qu’aujourd’hui un soldat ukrainien ne l’est à Sébastopol, en Crimée. D’où l’ironie de la femme de Samarie : Toi qui es Juif, tu me demandes à boire !
Jésus arrive à Sychar ; il n’arrive en terre étrangère et pourtant pas en terre inconnue : la région a un passé prestigieux pour tout lecteur des Ecritures bibliques. Sychar fut autrefois Sichem, là où la Genèse situe l’arrivée d’Abraham, là où Abraham construit un autel à YHWH Adonaï, là où Jacob a donné une terre à Joseph, son fils. Le puits même où s’arrête Jésus aurait aux dires de la femme été creusé par Jacob. Arriver à Samarie, c’est donc paradoxalement arriver aux sources du peuple hébreu.
Premiere leçon : étrange étrangère que la Samarie, l’étranger-même très différent, même ennemi- peut nous révéler beaucoup sur notre identité la plus profonde.
Qui est Jésus ?
Ce texte est une révélation de Jésus. Au début du récit, Jésus est un homme fatigué par la marche, seul car il a laissé ses compagnons chercher de la nourriture. Un homme fatigué, qui a faim et surtout soif : il est midi ! il s’assoit sur le bord du puits. Jésus aux prises avec les instincts, aux prises avec ses limites, aux prises avec sa condition humaine. Jésus fut un homme, pleinement un homme-les croyants l’oublient parfois. Il ne fut pas un héros surhumain échappant aux contingences humaines. Jean nous montre Jésus fatigué, parfois troublé, parfois bouleversé de chagrin. Jésus, un homme. Prier Dieu au nom de Jésus, prier le Verbe de Dieu, c’est être assuré que Dieu comprend notre condition humaine.
Jésus est un juif. C’est ainsi que l’a reconnu tout de suite la femme de Samarie. Jésus-certains chrétiens l’oublient- était un Juif, attaché à cette appartenance, pleinement solidaire de cette communauté ethnique et religieuse, soucieux de sa singularité dans l’histoire du salut « le salut vient des juifs » dit-il à la Samaritaine.
Jésus est un prophète. C’est ce que découvre ensuite la femme de Samarie. C’est quoi un prophète dans ce texte ? C’est un peu un provocateur quand ce prophète dit : « Appelle ton mari », qui ne fait pas de prophéties, qui ne donne pas des révélations extraordinaires sur le monde, le cosmos, ou l’au-delà, mais interroge sans condamner d’ailleurs sur la vie de son interlocuteur. Où en es-tu de ta vie, toi avec tes cinq maris ? La parole du prophète interroge sur notre propre vie, ici et maintenant. Où en es-tu de tes rapports familiaux, de ton conjoint, de ta sexualité, des liens qui forment ta vie. Le prophète Jésus approuve la lucidité de la femme : « tu dis vrai ». De l’utilité de trouver quelqu’un qui nous rende clairvoyant, nous renvoie à la vérité de notre vie. Plus tard la Samaritaine dira : il m’a dit tout ce que j’ai fait.
A noter que des commentateurs ont fait remarquer dans ce dialogue très religieux, les cinq paris seraient à mettre en parallèle avec les 5 dieux introduits après la conquête assyrienne. Jésus provoquerait donc la femme à invoquer le Seigneur et à avouer qu’elle ne l’a pas, car elle a cédé aux mirages de plusieurs idoles. Comme dit Léon-Dufour, l’art de Jean consiste souvent à évoquer des situations réelles (ici la situation sentimentale compliquée de la femme) pour transmettre un enseignement théologique.
Jésus est le messie : le Christ. La femme de Samarie est dans l’attente : « Je sais qu’un messie doit venir ». Jésus lui répond : « Je le suis ». C’est à une femme, sur la margelle d’un puits, à une femme étrangère et hérétique, une femme à la vie qu’on pourrait vite condamner, c’est à cette femme que Jésus révèle qu’il est le messie, celui que Dieu a choisi parmi tous les autres pour un destin de sauveur. Jésus est-il vraiment notre messie, à chacun d’entre nous ?
Le texte concluera par cette confession de foi des Samaritains : il est vraiment le sauveur du monde, dépassant , transcendant les limites confessionelles. Juif, pas Juif, Samaritain, pas Samaritain, Le Sauveur du monde donnant sa bénédiction à chacun.
Denis Prizé
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