A la lecture de l’Evangile de Jean, nous entendons qu’il existe donc un pain qui fait vivre, non pas pour une durée de quelques heures, mais qui peut nous faire vivre éternellement !!
A cette découverte il est normal que les disciples de Jésus lui demandent de leur donner de ce pain pour toujours !! Comme si ce pain pouvait être mis à leur disposition !! Comme si ils ne savaient pas que Jésus parlait d’une réalité spirituelle et non pas d’une réalité matérielle qui ne s’achète pas dans le commerce comme on pourrait acheter du pain fait de froment.
Jésus donne volontairement dans l’ambiguïté et ses interlocuteurs savent bien les nuances qu’il met dans ses propos. Il suffit d’écouter avec attention la lecture de ce passage, comme vous l’avez fait, pour découvrir que le sens du texte ne réside pas dans le sens premier des mots, mais qu’il se révèle dans la manière dont les mots sont agencés entre eux. Le texte parle plus à notre sensibilité qu’à notre intelligence, c’est pourquoi votre esprit s’est laissé saisir par le mot « pain ».
Vous avez saisi que ce mot plusieurs fois répété était associé à la notion de ciel, et qu’il était associé à la personne de Jésus, et qu’il était associé à la notion d’éternité, si bien que le pain vous est apparu à la fois comme une réalité céleste et comme une réalité matérielle.
Il vous a été proposé comme nourriture pour l’immédiat et en même temps comme nourriture pour l’éternité. Ce pain était l’expression de la foi de Jésus, et maintenant il est en train de devenir l’expression de la vôtre.
J’aurais mauvaises grâce de décortiquer maintenant ce texte pour y chercher des explications que notre intuition nous révèle d’elle-même. Vous n’avez pas besoin de mes explications pour savoir que le pain que propose Jésus n’est pas le pain du boulanger, mais qu’il est une réalité spirituelle. Seulement la réalité spirituelle est étroitement liée à la réalité matérielle. Et si nous n’avons pas accès à la réalité matérielle, comment pourrions-nous accéder à la réalité spirituelle ? Celui qui n’a pas accès au pain matériel semble ne pas pouvoir avoir accès au pain spirituel. Il faut donc que la matérialité de notre être soit nourrie avant qu’elle ait accès à la réalité spirituelle.
Dans la plupart des civilisations, le pain est considéré comme la nourriture de base, en tout cas dans le vocabulaire courant. Tout le monde sait ce que signifie l’expression : « gagner son pain à la sueur de son front ». On sait aussi que « le pain de l’exil est toujours amer » et que l’homme vertueux « est celui qui mange le pain qu’il a gagné ».
La notion de pain est liée à la notion minimale de la possibilité de vie dans notre société. Celui qui ne gagne pas son pain est un marginal. S’il ne gagne pas de pain, s’il est affamé, s’il ne sait plus la valeur matérielle du pain, comment alors le faire participer à la réalité du pain spirituel ? Comment parler de pain spirituel dans une société où l’on manque de pain matériel ?
Ce manque de pain matériel n’est pas forcément lié au manque de farine, de sel et d’eau, il est peut-être lié à d’autres choses qui manquent pour vivre, tels que l’amour ou l’espérance.
Depuis quelques temps, notre société s’est réellement focalisée sur la situation de ceux qui manquent vraiment de pain matériel. On pense aux sans domicile fixe. On réalise que l’on ne fait pas tout ce que l’on devrait faire pour qu’il n’y en ait plus.
On n’y arrive pas vraiment par manque d’ingéniosité et aussi parce que certains d’entre eux ont tellement été meurtris par la vie qu’ils se refusent à rejoindre les rangs de la société établie.
Mais il nous faut aussi penser à tous ceux que la crise actuelle appauvrit encore davantage et à ceux qui habitent ces pays que l’on dit sous-développés pour lesquels les puissances riches ont réduit leur aide de moitié
Pourtant nous savons bien que ce n’est pas forcément de nourriture que beaucoup de gens manquent dans notre monde. La nourriture est nécessaire comme première urgence, mais nos contemporains sont privés aussi des autres éléments qui permettraient de spiritualiser leur situation.
J’ai utilisé tout à l’heure, les mots d’amour et d’espérance. Ils sont la farine et le sel nécessaires pour permettre de parler de pain du ciel.
Si nous sommes persuadés que l’espérance et l’amour sont les caractéristiques du christianisme, nous n’avons donc pas à chercher bien loin pour savoir ce qu’il faut faire pour que le monde où nous sommes trouve de ce pain, puisque nous en avons tous les ingrédients. Tout se passe pourtant comme si un voile terne de pollution ou de scories était tombé sur nous et sur nos églises et avait rendu invisibles les structures mêmes de notre foi.
C’est comme si notre espérance et notre amour n’étaient plus perceptibles par les hommes qui nous observent sans comprendre.
Maintenant que j’ai dit cela, je ne suis pas plus avancé pour dire la suite ! Et quelle suite ? Je n’ai pas de secret pour faire jaillir de nos lieux de prière l’espérance et l’amour qui y sont contenus bien qu’on ne les y discerne mal.
La seule chose que je constate, c’est que ce pain fait d’amour et d’espérance est un pain venu du ciel. Ce ne sont pas les hommes qui le fabriquent. Ce pain venu du ciel est gratuit et nous vient de Dieu. Ce sont là deux choses auxquelles nous ne sommes pas habitués : ni la gratuité, et je n’en dirai rien, ni Dieu, puisqu’il représente une notion venue d’ailleurs et indépendante des hommes.
Le monde matérialiste où nous sommes ne croit que dans un Dieu qui lui garantirait le maintien de ses privilèges, même ceux acquis au prix de la faim des autres. Notre société divinise ses aspirations profondes, elle divinise le progrès, la liberté, l’égalité, la démocratie, les droits de l’homme, et quand elle en retrouve la trace dans l’Ecriture, elle les attribue à Dieu.
En fait, elle s’en sert pour se diviniser elle-même en cherchant dans les textes ce qu’elle sait y trouver. Quant à se laisser bousculer par des idées qui la mettrait en cause, telles que celles de partage et de justice sociale, il y a un pas que bien peu réussissent à franchir.
Or, Dieu vient vers les hommes là où ils ne l’attendent pas. On affirme qu’il parle d’amour, et on a raison, mais c’est surtout de justice qu’il parle. On prêche l’éternité en son nom et lui, il préfère parler de partage et d’égalité. S’il a donné la vie à un homme que l’on avait mis, mort dans un tombeau, c’est pour que nous produisions de la vie là où la mort impose ses droits.
Malgré tout, il propose quand même un avenir de vie et d’’espérance à une humanité qui ne voit dans l’avenir qu’une série de catastrophes liées à sa mauvaise gestion du monde. Il rappelle avant tout que le pain de l’espérance ne peut nourrir le monde que si le monde entier mange à sa faim.
Dieu est toujours capable de produire une nourriture spirituelle à partir d’éléments qui sont déjà en nous : l’espérance et l’amour. Mais il nous appartient de tout mettre en œuvre pour que ceux qui ont faim puissent d’abord être rassasiés. Pourtant Dieu est capable de nous surprendre en faisant jaillir de nos églises, que l’on compare parfois à des coquilles vides, un dynamisme qui transformera le monde.
Nous pouvons nous demander comment cela peut se faire ? Et la réponse nous viendra de l’Evangile sous forme de question : pourquoi êtes-vous si incrédules ?
Si maintenant, en parlant de pain, vous pensez à la Sainte Cène qui va suivre, et que vous vous questionnez pour savoir quand ce pain cesse d’être matériel pour devenir spirituel, vous découvrirez bien vite, qu’il faut dépasser tout cela. Il faut prendre le pain comme il nous est donné, à la fois matériel et à la fois spirituel, et si on veut en savoir plus, la réponse ne peut nous venir que d’ailleurs. Elle nous viendra de Dieu, pas des hommes ! S’il a plu à Dieu de ne pas nous donner de réponse plus claire, c’est qu’elle n’est pas essentielle, car une seule chose est essentielle, c’est que nous nous attachions à rendre possible tout ce qu’il nous donne à espérer. AMEN.
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