Thème : Qui est mon prochain ?
Textes : Luc 10, 25-37 (NBS)
PREDICATION
Dans Mathieu 5, 43-44, il est écrit ; « Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi. Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. » La première fois que j’ai rencontré ce passage, je me suis amusé à chercher où cette formule a été prononcée dans l’Ancien Testament (AT).
Cette recherche s’est malheureusement révélée infructueuse et partiellement satisfaisante. En tout cas elle ne se trouve nulle part mentionnée telle quelle dans l’AT dont nous disposons présentement. Dans Lévitique 19, 18b, nous trouvons une partie de cette injonction : «…Tu aimeras ton prochain comme toi-même… » Nous pouvons donc supposer que cette affirmation a été puisée soit dans les traditions orales ou dans une probable interprétation de la Loi.
Quelle est cette interprétation ?
Ce qui est claire en tout cas à la lumière du verset de Mathieu 5, c’est que le prochain, ce n’est pas l’ennemi. Il est compris comme étant l’ami ou le frère. Celui qui me ressemble. Cette interprétation était celle d’une bonne partie des Israélites qui avait réduit l’horizon de la loi au seul peuple d’Israël. Il était devenu une évidence dans la conscience générale que le prochain, celui qui est digne d’être aimé, d’être l’objet de l’amour, c’est le croyant, le membre du peuple « élu » ou le prosélyte circoncis. Une notion fondamentalement humaine apparaît ici dans cette conception ; l’amour comme mérite. Elle contient une vérité que nous allons voir dans les lignes qui vont suivre.
Comment se définit le prochain ?
En dehors de l’interprétation, le mot prochain ne doit pas être confondu ni avec le mot frère ni avec celui d’ami. Etymologiquement, il exprime l’idée de s’associer avec quelqu’un, d’entrer dans sa compagnie. A l’inverse du frère, le prochain n’appartient pas à la maison paternelle ; si mon frère est un autre moi-même, mon prochain est un autre que moi, un autre qui pour moi peut demeurer « autrui », mais peut aussi devenir un frère et un ami. Et le mot « prochain » lui-même semble laisser paraître deux autres mots, à savoir les mots « proche » et « lointain ». Il s’agit de celui qui est à la fois proche et loin de moi.
A la suite de toute cette panoplie de définitions et d’interprétations, vous comprenez la légitimité de la question que pose le légiste à Jésus. Qui est mon prochain ? Mais en réalité elle peut aussi se traduire par : qui mérite mon amour ? Qui mérite d’être aimé par moi, d’être l’objet de mon amour ?
Cette question somme toute logique et légitime est cependant incomplète et insuffisante. Le Rabbi Jésus va la faire évoluer. Dans cette parabole du Samaritain que nous disons bon, plutôt que de donner une réponse, Jésus propose un cheminement. Il montre le chemin à parcourir non seulement pour connaître qui est son prochain mais aussi pour créer le cadre et les circonstances qui permettront de l’aimer.
Il commence sa réflexion avec le légiste en posant les bases de sa démarche. L’amour doit s’appliquer à tous. Aussi bien à celui que tu appelles « prochain » qu’à celui que tu considères comme ton « ennemi ». Il va même plus loin en demandant la prière pour les persécuteurs. L’amour doit s’appliquer à tous. Ce qui est certainement plus facile à dire qu’à faire. Si l’amour doit s’appliquer à tous, il ne m’est pas naturel d’aimer l’ennemi ou de prier pour celui qui me persécute.
Jésus est certainement conscient de la difficulté liée à son affirmation ; d’où l’utilité de cette démarche pédagogique avec le légiste. Dans la parabole du Samaritain, la question de « qui est mon prochain ? » ne se pose plus. Peu importe qui est cette victime ; prochain ou ennemi, le besoin est ici évident. Cet homme pourrait perdre la vie si l’on n’intervient pas. Il n’est même pas besoin de se poser la question du « quoi faire », mais de venir au secours du blessé, du faible, de celui que la misère et la mort guette. Il s’agit plus de poser urgemment des actes plutôt que d’aimer ou de parler d’amour.
En plus, se poser la question de « qui est mon prochain ? », c’est se mettre automatiquement, peut-être sans le savoir du côté du fort, de celui qui vient en aide. C’est aussi oublier que nous ne sommes pas toujours du côté de celui qui vient en aide c’est-à-dire du prêtre, du lévite et du Samaritain mais nous pouvons aussi être du côté de la victime, de celui qui est roué de coup, du faible, de celui qui a besoin d’être aidé. Et dans cette position, la question n’est plus « qui est mon prochain ? » mais plutôt « qui a été mon prochain ? ». Le blessé dira, « qui parmi ces trois personnages, s’est comporté en prochain pour moi ? » Comme Jésus l’évoque au verset 36 de Luc 10 : « lequel a été le prochain de celui qui est tombé aux mains des bandits ? »
Nous sommes simultanément et constamment celles et ceux qui doivent venir en aide et qui ont besoin d’être aidé. Nous avons besoin les uns des autres.
Et nous passons vous le sentez bien de la question ; « qui est mon prochain ? » à « de qui suis-je le prochain ? » La question n’est plus « qui mérite mon amour ? » mais « de qui je mérite l’amour ? » Qu’est-ce que je fais pour mériter l’amour du prochain ? C’est comme si Jésus disait ; lequel du prêtre, du lévite ou du Samaritain mériterait l’amour du blessé. Lequel à posé l’acte qui serait susceptible de faire naître chez le blessé de la sympathie et de l’amour pour lui. Ici, les rôles et les places s’inversent. C’est le samaritain qui a besoin de l'amour du blessé et non le contraire. Parce que, s’il est difficile d’aimer les ennemis, il est facile d’aimer ceux qui nous aiment. Dorénavant, cet inconnu, le blessé qui a reçu un acte de compassion aura du mal à être ou à demeurer l’ennemi de celui qui lui est venu en aide. Même si le blessé avait été juif, ses préjugés face aux samaritains ont des chances de perdre de leur force. L’acte du Samaritain a mis l’amour en mouvement dans le cœur de la victime.
Ce Samaritain a besoin de la sympathie et de l’amour de cet inconnu pour l’aider à l’aimer. Ce dernier n’est plus l’objet de son amour mais plutôt le sujet de cet amour. C’est lui qui le rendra possible, qui le fera naître. Dans 1 Jean 4, 19 il est écrit : « Quant à nous, nous aimons, parce que lui (Dieu) nous a aimés le premier. » C’est l’amour premier de Dieu qui met en mouvement le notre. C’est notre foi ; cette prise de conscience de l’amour de Dieu à notre égard qui a déclenché et rendu possible le notre. Dans le même mécanisme, l’amour ou la sympathie de l’autre à notre égard crée un lien qui peut aboutir à la naissance de cet amour dont notre humanité à tant besoin.
Si poser des actes pour celui qu’on ne connaît pas ou qu’on n’aime pas n’est pas évident (le prêtre et le lévite nous le prouve), il est encore moins évident d’attendre de l’aimer avant d’agir pour lui. Si nous attendons de connaître et d’aimer avant d’agir, nous n’agirons presque jamais ou que pour nos proches. Jésus dit au légiste dans la situation du blessé, il y a urgence, comme notre monde a urgemment besoin d’amour. La question se situe ailleurs. Elle n’est plus « qui est-il ? » mais « quel est le besoin, quel est l’urgence ? » Autrement, nous mettons un coup de frein au cycle de l’amour initié par Dieu en Jésus-Christ qui s’est d’abord révélé par l’acte majeur de la croix.
On ne peut pas s’obliger à aimer quelqu’un surtout un inconnu ou un ennemi mais on peut s’exiger d’agir quand le monde qui nous entoure à besoin de notre aide. Il s’agit déjà d’un acte d’amour parce qu’il crée le cadre de sa naissance.
Dans cette parabole, Jésus se veut plutôt pratique que théorique. Ce qui est ici mis en évidence, ce n’est ni l’identité nationale ni l’identité ethnique, culturelle, raciale ou religieuse mais le besoin, besoin d’être regardé. Ce qui est commun à tout être humain.
A la question du légiste, qui peut aussi être la notre, Jésus répond : « ce n’est pas à moi de décider qui est mon prochain ». L’homme en difficulté, fût-il mon ennemi, m’invite à devenir son prochain. L’amour universel garde ainsi son caractère concret : il se manifestera vis-à-vis de tout homme que Dieu met sur mon chemin.
Amen.
Basile ZOUMA
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